Le cornouiller, un arbre qui n'a que des qualités

Cornus mas en fleurs (ici Major)

Très répandu en Europe, de l’Italie à la mer Baltique, de la France à la Turquie, le cornouiller mâle (cornus mas) est pourtant méconnu. On le trouve dans les haies, sur les talus le long des routes, dans les jardins publics et les parcs. Autrefois, son bois était très recherché car le plus dur d’Europe. Essayez vous-même: le bois de cornouiller ne flotte pas dans l'eau. Manches d’outils, barreaux d’échelles, échasses, et dans l’Antiquité, javelots et hampes de lances étaient faits en bois de cornouiller. Cet usage était si répandu qu’en latin, « cornus » est souvent employé pour désigner une lance ou un javelot.

Il est facile à reconnaître à la fin de l’hiver, grâce à sa légère floraison jaune pâle très précoce (fin février, début mars). Les petites fleurs jaunes sont parmi les premières à fleurir et fournissent ainsi aux abeilles une précieuse nourriture au sortir de l’hiver.

Les racines du cornouiller sont un autre de ses atouts : elles forment un réseau fin et très dense qui aide à stabiliser les sols.

Dans le filet!

De son fruit, on tire une chair qui se consomme en gelée ou en confiture, comme à Ailly, mais la cornouille peut aussi être salée et marinée. En Turquie, on en fait encore des sirops qui ont le goût et la couleur de la grenadine.

Le fruit distillé donne un alcool blanc merveilleusement parfumé, dont le goût se différencie nettement du kirsch.

Le noyau de la cornouille, extrêmement dense et dur, trouve plusieurs utilisations. A Vienne autrefois, c’est lui que l’on pilait pour parfumer le café. Aujourd’hui encore, comme il garde bien la chaleur, on en fait des bouillottes, qui dégagent en plus un doux parfum quand on les sort chaudes du four à micro-ondes. Dans une vallée d’Autriche, on assemble les noyaux que l’on teint pour en faire des bracelets et des colliers.

D’un point de vue botanique, le cornouiller est une exception : alors que tous les fruits à noyau appartiennent à la famille des cerises, les Rosacées (cerise, prune, abricot), la cornouille a donné son nom à une famille originale, les Cornacées. Botaniquement parlant donc, la cornouille n’a rien à voir avec la cerise.

Mythes et usages du cornouiller dans l'Histoire

Au vu de son brillant passé, il est étonnant que le cornouiller soit tombé dans un oubli si profond que son nom ne dit plus rien à personne, sinon à de rares curieux. Même sur internet, on ne trouve d’informations qu’à condition de chercher minutieusement.  Le site le plus complet à ce sujet est l’article « cornouille » dans la version allemande de Wikipédia.

La littérature et la mythologie grecques et latines citent fréquemment le cornouiller et son fruit. La lance avec laquelle en la fichant dans le sol Romulus marqua les limites de la première Rome était en cornouiller. La légende dit que la lance prit racine et que sept cents ans plus tard, sous Tibère, se dressait encore sur le mont Palatin un énorme cornouiller.

Le cheval de Troie passe pour avoir été fait de bois de cornouiller, comme aussi l’arc d’Ulysse, comme encore bien plus tard la lance de saint Georges avec laquelle il terrassa le dragon. Lorsque Tirésias fut rendu aveugle pour avoir vu la déesse nue, les dieux le munirent d’un bâton de cornouiller. Quand les dieux s’invitent à dîner chez les vieillards Philémon et Baucis, c’est un plat de cornouilles qu’ils se voient servir.

Plus près de nous, le bois de cornouiller servit à faire des manches d’outils, des échasses, des engrenages. Dans le Roannais, un historien local m’a dit avoir lu dans des archives que les forgerons ne pouvaient se faire rembourser un manche cassé que s’il était en cornouiller, tant sa réputation de solidité était établie. En Allemagne, en Autriche, les enfants avaient coutume d’utiliser des branches de cornouiller pour jouer à l’épée. En Saxe, les seconds dans les duels devaient par tradition être munis d’une canne en cornouiller. En Thuringe, les cannes de promenade étaient de cornouiller.